Le 9 janvier 2012, la salle de conférence de Yahoo déborde de monde. Des dizaines de dirigeants, d'actionnaires, de journalistes économiques, tous là pour le même rituel de la Silicon Valley : l'annonce du nouveau messie. Celui qui va redresser la barre, réinventer le moteur, reconquérir ce territoire perdu face à Google et Facebook. La caméra pivote vers l'estrade. Scott Thompson, cinquante-quatre ans, sourire calme, costume sombre, monte au pupitre.
Les marchés applaudissent. L'action Yahoo progresse de 3 % dans la journée.
Il faudra exactement cent vingt-quatre jours pour que tout s'effondre.
4 mois. 7 millions de dollars de rémunération.
1 ligne sur un CV.
Et personne n'avait jamais vérifié.
Stonehill College, 1979 : le diplôme qui n'existait pas
À North Easton, Massachusetts, le Stonehill College est une petite université catholique tranquille, fondée par des frères de la Sainte-Croix en 1948. On y enseigne la comptabilité, les lettres, la philosophie. En 1979, Scott Thompson y obtient un diplôme d'accounting. Il travaille bien, il est sérieux, il a de l'ambition. Ce diplôme-là est réel.
Mais quelque part entre 1979 et 2012, sur une feuille blanche ou dans un formulaire en ligne, quelqu'un a ajouté trois mots à côté de « comptabilité » : et en informatique.
Trois mots. Deux diplômes au lieu d'un. Et en 1979, Stonehill College ne proposait aucun cursus en informatique. Le département n'existait pas encore. Il ouvrira ses portes des années plus tard.
À l'époque où Thompson fait cet ajout, impossible de dater avec précision le moment exact, la Silicon Valley commence à sacraliser une figure particulière : le dirigeant hybride, celui qui comprend à la fois les bilans et les lignes de code. Un financier pur est suspect. Un ingénieur sans sens des affaires est inutile. Mais les deux ensemble ? C'est le profil idéal.
Thompson avait tout le reste. Ses années chez Visa, sa montée en puissance chez PayPal, ses résultats concrets et mesurables. Il n'avait pas besoin de ce diplôme. Il l'a ajouté quand même.
L'ascension : PayPal, le mythe, la Silicon Valley qui rêve de lui
La vraie carrière de Scott Thompson est impressionnante. Il entre chez Visa à la fin des années 1980, au moment précis où les paiements électroniques passent de curiosité marginale à infrastructure mondiale. Il y gravit les échelons avec méthode, comprend les systèmes de transaction, apprend à industrialiser la confiance.
En 2005, il rejoint PayPal comme directeur technique. Quand eBay lui confie la présidence de l'entité en 2008, PayPal est déjà un géant, mais Thompson va encore l'élargir. Sous sa direction, les revenus annuels passent de 2 à 5 milliards de dollars. Il lance l'expansion en Asie-Pacifique, accélère la transition vers le mobile. À San Jose et à Mountain View, son nom circule comme celui d'un opérateur silencieux mais redoutablement efficace.
Début 2012, quand Yahoo commence à chercher un nouveau PDG, après le bref et chaotique règne de Carol Bartz, virée par téléphone en septembre 2011, Thompson est sur toutes les listes courtes. Il a la réputation, les résultats, et ce CV qui mentionne un double ancrage : gestion et tech.