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Forêt dense dans l'obscurité
Histoire vraie · France · Crime

Jean-Claude Romand :
l'homme qui n'existait pas

Pendant dix-huit ans, il a fait croire à sa femme, ses enfants, ses parents et ses amis qu'il était chercheur à l'OMS. Il ne travaillait nulle part. Il attendait. Et quand la vérité a failli éclater, il a tout détruit.

9 janvier 1993 · Prévessin-Moëns, Ain 18 min de lecture
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Le 9 janvier 1993, à 4h52 du matin, les pompiers de Prévessin-Moëns reçoivent un appel. Une maison brûle dans un lotissement calme du pays de Gex, à cinq kilomètres de la frontière suisse. Quand les premiers hommes pénètrent dans la bâtisse encore fumante, ils découvrent ce qu'ils vont mettre des années à oublier.

Trois corps. Florence Romand, 38 ans, institutrice. Caroline, 7 ans. Antoine, 5 ans. La mère et ses deux enfants. Ils ont été tués dans leur sommeil, chacun d'une balle dans la tête, avant que quelqu'un mette le feu à la maison et tente de mourir avec eux.

Cet homme, c'est Jean-Claude Romand. Le mari. Le père. 39 ans. Chercheur à l'Organisation Mondiale de la Santé à Genève, spécialiste reconnu en pharmacologie, fils modèle, voisin affable, ami fidèle. Celui que tout le monde dans le quartier saluait le matin en le voyant prendre la route de Genève avec son attaché-case.

Sauf que Jean-Claude Romand n'a jamais travaillé à l'OMS. Jamais exercé la médecine. Jamais obtenu son diplôme. Depuis dix-huit ans, chaque matin, il part pour un bureau qui n'existe pas. Il n'est rien de ce qu'il prétend être. Et il ne l'a jamais été.

Dix-huit ans. 6 574 matins. Il embrassait ses enfants, montait en voiture, et partait pour un bureau qui n'existait nulle part.

La plus longue imposture jamais documentée en France

Paysage d'hiver, arbres couverts de neige
Chapitre 01

Automne 1975 : la ligne qu'on ne franchit pas

Il y a, dans chaque grande imposture, un instant originel. Un moment où quelqu'un décide, souvent sans mesurer ce qu'il décide, que le mensonge est préférable à la vérité. Pour Jean-Claude Romand, cet instant a un nom précis : l'examen de passage entre la première et la deuxième année de médecine à Lyon, à l'automne 1975.

Il échoue. De peu. Quelques points sur quelques centaines. Une frontière mince comme une feuille de papier, mais une frontière quand même.

Ce soir-là, pendant que ses camarades comparent leurs résultats dans les couloirs de la faculté, Romand rentre chez lui. Il pense à son père, garde forestier dans l'Ain, qui n'a jamais fait d'études mais qui parle de son fils le médecin à qui veut l'entendre. Il pense à Corinne, sa petite amie depuis deux ans, qui le regarde comme si sa réussite future était une évidence.

Il ne dit rien. Ce soir-là, il ne dit rien. Et le lendemain non plus.

Le surlendemain, à l'heure habituelle, il se lève. S'habille. Embrasse Corinne. Prend sa voiture et roule vers la faculté. Il n'est plus inscrit. Mais dans les amphithéâtres bondés de Lyon dans les années soixante-dix, personne ne vérifie les visages. Il s'assied dans le fond. Il prend des notes. Il déjeune à la cafétéria avec ses anciens camarades, ceux qui font légitimement leur deuxième année.

À 18h, il rentre. Comme si de rien n'était.

Il fait ça un mois. Deux mois. Toute une année universitaire. Puis une deuxième. Une troisième. Il "réussit" ses examens, "passe" en quatrième année, "devient interne". Il ne passe rien du tout. Il apprend la médecine sans avoir le droit de l'exercer. Il connaît la pharmacologie mieux que certains diplômés en titre.

En 1979, il épouse Corinne, devenue Florence dans les documents judiciaires. Cette même année, il obtient une invitation à une réception organisée par l'OMS à Genève, en ayant simplement écrit une lettre. Il s'y rend, rencontre des médecins, échange des cartes de visite. À son retour, il parle à Florence de ses "nouveaux collègues de Genève".

Le mensonge a trouvé son architecture définitive. Elle ne bougera plus pendant dix-huit ans.

Route déserte dans la brume matinale

« Il partait le matin comme tout le monde. Il rentrait le soir comme tout le monde. Entre les deux, il attendait que le temps passe. »

Rapport d'instruction · Tribunal de Bourg-en-Bresse
Chapitre 02

Ce qu'il faisait vraiment, entre 8h30 et 18h00

La question que chacun finit par poser, en découvrant l'histoire de Jean-Claude Romand, est inévitable : mais qu'est-ce qu'il faisait, ces journées-là ?

La réponse est vertigineuse dans sa banalité. Il conduisait. Il attendait. Il lisait. Il dormait parfois dans sa voiture, dans un parking souterrain de Genève, entre deux et quatre de l'après-midi.

Chaque matin vers 8h30, Romand part en voiture comme un cadre supérieur qui prend la direction de la frontière suisse. Il gare son véhicule dans un parking public à quelques centaines de mètres des bâtiments de l'OMS, assez près pour que la mise en scène soit crédible si quelqu'un le suivait, assez loin pour ne jamais croiser ceux qui y travaillent vraiment. Et là, il attend.

Parfois, il entre dans la cafétéria de l'OMS, accessible au public, commande un café, déplie le Journal de Genève. Il lit des publications médicales, des revues de pharmacologie. Il suit de loin une carrière qu'il n'a pas. Il connaît les noms des vrais chercheurs, les titres des vrais projets. Si Florence ou un ami lui pose des questions sur son travail, il répond avec précision et sans hésitation.

D'autres jours, il roule. Les autoroutes françaises et suisses sont son bureau : des centaines de kilomètres d'aller-retour sans destination précise, dans une voiture qui sent le tabac froid. Il mange seul dans des aires d'autoroute. Il fait des siestes dans des forêts de la Dombes. Il tue les heures avec la patience obstinée d'un homme qui a décidé une fois pour toutes que c'était comme ça.

Les "voyages professionnels" à Bruxelles, à New York, à Moscou ? Des séjours solitaires dans des villes qu'il ne visite pas vraiment. Il s'installe dans une chambre d'hôtel payée en liquide, mange au restaurant en lisant, dort, rentre. Il rapporte à Florence de petits cadeaux achetés dans les aéroports. Il lui parle de réunions fictives, de collègues qui n'existent pas, d'articles scientifiques dont il a inventé les auteurs et les conclusions.

Il ne boit pas. Ne se drogue pas. N'a pas de liaisons à cette époque. N'entretient aucune activité clandestine au sens habituel du terme. Dans ces parkings, ces forêts, ces cafétérias anonymes, il est simplement un homme qui attend que les heures passent assez vite pour rentrer chez lui sans éveiller de soupçons.

Il y a quelque chose de vertigineux dans cette image. Dix-huit années de mensonge ne supposent pas un seul grand acte courageux de dissimulation : elles supposent des milliers de moments ordinaires, des milliers de matins où il aurait pu tout avouer et ne l'a pas fait. Dix-huit ans, c'est la longueur d'une carrière entière. C'est plus long que l'adolescence de ses enfants.

Route de nuit, phares dans la brume Les autoroutes franco-suisses · 1975-1993
Chapitre 03

L'argent des autres

Un mensonge de cette ampleur coûte cher. La maison dans le lotissement chic du pays de Gex. Les vêtements d'un cadre de l'OMS. Les restaurants quand on reçoit des amis. Les cadeaux des voyages. Romand n'a pas de salaire. Mais il a trouvé une solution d'une élégance glaçante.

Il gère l'argent des autres.

Ses parents d'abord. Son père, qui a passé sa vie à épargner le salaire d'un garde forestier, croit en son fils le brillant médecin de l'OMS. Romand lui parle de placements sécurisés en Suisse, de comptes à rendement garanti accessibles grâce à ses relations dans les milieux médicaux genevois. Son père lui confie ses économies. Tout. Environ 900 000 francs de la vie entière d'un homme qui n'a jamais gaspillé un centime.

Ses beaux-parents ensuite. 560 000 francs. Un médecin ami remet des sommes pour des "investissements canadiens à fort rendement". D'autres relations lui font confiance à leur tour.

Au total, plusieurs millions de francs ont transité par ses mains en moins de vingt ans.

Cet argent n'est jamais investi. Il est dépensé, lentement, pour financer une vie ordinaire. Et les rendements ? Romand envoie des relevés de compte soigneusement fabriqués. Des courriers à en-tête de banques suisses dont il a reproduit les logos au millimètre, tapés à la machine, signés d'une main assurée. Les sommes "fructifient". Les intérêts "s'accumulent". Quand un investisseur demande à récupérer une partie de son capital, Romand règle en liquide, puisé dans les apports des autres investisseurs. Un dispositif de Ponzi artisanal, entretenu vingt ans dans un bungalow du Pays de Gex.

Personne n'a jamais appelé la banque directement. Personne n'a demandé à voir les originaux. On faisait confiance. Parce qu'un médecin de l'OMS, ça ne ment pas. Parce que c'est de la famille, presque. Parce que vérifier aurait été une forme d'insulte.

« Il était exactement le genre de personne à qui on fait confiance sans réfléchir. Cultivé, discret, compétent. On n'imaginait pas qu'il puisse avoir besoin de mentir. »
Témoignage d'un proche, procès de Bourg-en-Bresse, 1996

À l'automne 1992, pour la première fois en dix-sept ans, quelqu'un commence à poser les mauvaises questions.

Chapitre 04

La fissure : quand tout commence à s'effondrer en même temps

À l'automne 1992, Jean-Claude Romand entame une liaison avec Chantal Deleyer, une ancienne camarade de faculté retrouvée lors d'un voyage. Il lui confie son secret, pas tout ni d'un seul coup, mais assez pour qu'elle commence à chercher, à recouper, à sentir que quelque chose ne tient pas.

Chantal contacte Florence. Romand apprend qu'une conversation a eu lieu entre les deux femmes. Pour la première fois depuis 1975, quelqu'un en dehors de lui sait, ou commence à savoir, que la réalité est autre.

Ce qui se passe ensuite dit tout sur l'état mental de Romand à ce moment-là. Il essaie de faire taire Chantal. Physiquement. Il contacte un individu présenté comme capable d'arranger ce genre de chose. Il lui remet de l'argent. L'homme prend l'argent et disparaît. La menace, elle, ne disparaît pas.

Parallèlement, à la fin de l'année, les parents de Florence font part de leur souhait de récupérer leur capital. Une demande parfaitement légitime. Absolument impossible à satisfaire : l'argent est depuis longtemps dépensé.

L'édifice de dix-huit ans commence à se fissurer de partout en même temps. La menace de Chantal. La demande des beaux-parents. Les questions de Florence. La vérité, que Romand a maintenue à distance par la seule force de sa volonté, est soudainement toute proche.

Dans les jours qui précèdent le 9 janvier 1993, Romand calcule. Pas les mensonges à concocter, ça, il l'a fait pendant dix-huit ans sans effort. Il calcule les conséquences d'une révélation. Il visualise les visages de chacun quand ils comprendront. Et quelque chose en lui, quelque chose que les psychiatres appelleront plus tard une structure de personnalité narcissique sévère, conclut que cette confrontation est impossible. Pas douloureuse. Pas honteuse. Impossible. Qu'il ne survivra pas à cette humiliation. Et que ceux qu'il aime non plus.

Colonnes de palais de justice

« Il aimait sa famille. Et c'est précisément pour ça qu'il ne pouvait pas les laisser apprendre la vérité. »

Emmanuel Carrère, L'Adversaire, 1999

Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand se lève avant l'aube. Sa femme dort encore. Ses enfants aussi.

Chapitre 05

Ce matin-là

Nous ne saurons jamais exactement ce qu'il a pensé dans les heures qui ont précédé. Nous savons, en revanche, avec une précision judiciaire absolue, ce qu'il a fait.

Il tue Florence d'abord, d'une balle dans la tête pendant qu'elle dort. Puis il monte à l'étage. Il entre dans la chambre de Caroline. Puis dans celle d'Antoine.

Ensuite, aussi calmement qu'un homme qui part travailler, il prend sa voiture et roule jusqu'à la maison de ses parents dans l'Ain, à une heure et demie de là. Il arrive vers midi. Il déjeune avec eux. Il parle de choses ordinaires. Dans l'après-midi, il les tue à leur tour.

Il rentre dans la maison des Pays de Gex. Il avale un cocktail de médicaments en grande quantité. Il met le feu.

Mais le feu prend moins vite qu'il ne l'espérait, ou les médicaments l'emportent trop tôt. Il perd connaissance avant que les flammes l'atteignent vraiment. Au matin, les pompiers le trouvent vivant, brûlé aux mains et au visage, inconscient dans les décombres fumants.

À l'hôpital, sous sédatifs et bandages, Jean-Claude Romand commence à parler. D'abord les meurtres. Puis, heure après heure, sous les questions incrédules des enquêteurs : les dix-huit ans. Les parkings. Les relevés de compte fabriqués à la machine à écrire. Les voyages fictifs dans des villes qu'il ne visitait pas. Les collègues inventés. Le diplôme inexistant. Tout.

Les policiers qui l'interrogent ce jour-là n'ont jamais entendu quelque chose de pareil. Ils cherchent la folie dans ses yeux. Ils n'y trouvent qu'une clarté presque administrative. Romand répond à tout, avec précision, sans débordement émotionnel. Comme si raconter le mensonge était, pour lui, aussi naturel que de l'avoir vécu.

Couloir sombre et désert Prévessin-Moëns · Ain · 9 janvier 1993
Chapitre 06

Le procès, Carrère, et la question qui reste sans réponse

Le procès de Jean-Claude Romand s'ouvre en juin 1996 à Bourg-en-Bresse. Il dure trois semaines. La salle est comble chaque matin. Les journalistes du monde entier sont là. On attend un monstre. On trouve un homme pâle, ordinaire, qui répond à voix basse et regarde ses mains entre les questions.

Romand plaide coupable. Il ne conteste aucun fait. Quand il parle, c'est avec cette placidité déroutante que les policiers avaient remarquée à l'hôpital : une absence d'affect qui glace les jurés plus sûrement que des larmes ne l'auraient fait. Il dit qu'il aimait sa famille. Il dit qu'il ne pouvait pas les laisser vivre avec la honte de ce qu'il était. Il dit des choses qui seraient cohérentes, dans un autre contexte. Ici, elles justifient cinq meurtres.

Il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.

L'écrivain Emmanuel Carrère, fasciné par l'affaire depuis son dénouement, obtient l'autorisation de correspondre avec Romand en prison. Leur échange dure plusieurs années. En 1999, il publie L'Adversaire — un récit non-fictif qui devient rapidement un classique de la littérature française. Le titre est tiré de l'Épître de Jean : "L'adversaire qui vous égare est dans le monde." Carrère lui-même confesse qu'il a cherché une explication et ne l'a pas trouvée. Romand n'est pas fou au sens clinique. Il n'est pas un manipulateur froid au sens habituel. Il est quelque chose de plus insaisissable : un homme qui a préféré anéantir ceux qu'il aimait plutôt que de les décevoir.

Jean-Claude Romand a été libéré conditionnellement en 2019, après vingt-six ans de détention. Il vit quelque part en France, sous une identité protégée. Personne ne sait qui est son voisin.

« Je n'ai pas trouvé de monstre au bout de cette histoire. J'ai trouvé quelqu'un qui ressemblait, par certains côtés, à quelqu'un que j'aurais pu être. Et c'est ça qui m'a le plus troublé. »
Emmanuel Carrère, L'Adversaire, 1999
Chronologie

Dix-huit ans, date par date

Automne 1975

Échec à l'examen de 1ère année de médecine à Lyon. Romand ne dit rien à personne et commence à fréquenter la faculté sans être inscrit.

1979

Mariage avec Florence. Invitation à une réception OMS à Genève. Le mensonge trouve son cadre définitif.

1980 – 1991

Dix années de vie ordinaire dans le Pays de Gex. Deux enfants. Une maison. Des dîners entre amis. Des millions de francs collectés auprès de proches sous prétexte d'investissements.

Automne 1992

Liaison avec Chantal Deleyer. Premières fissures dans l'édifice. Les beaux-parents demandent à récupérer leur argent.

9 janvier 1993

Romand tue Florence et leurs deux enfants, puis ses propres parents. Il met le feu à la maison et survit.

Juin 1996

Procès à Bourg-en-Bresse. Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.

1999

Emmanuel Carrère publie L'Adversaire. Le livre devient un classique.

2019

Libération conditionnelle après 26 ans. Romand vit sous identité protégée en France.

Ce que ça change pour vous

L'histoire de Romand n'est pas une histoire de crime. C'est une histoire de vérification.

L'affaire Romand n'aurait jamais duré dix-huit ans si quelqu'un, n'importe qui, avait un jour passé un simple coup de téléphone à l'OMS. Un seul appel. "Bonjour, est-ce que Jean-Claude Romand travaille bien dans votre organisation ?" La réponse aurait pris trente secondes. Elle aurait changé le destin de cinq personnes.

Les parents, les beaux-parents, les amis de Romand n'étaient pas naïfs. Ils étaient simplement dans le système de confiance par défaut que nous entretenons tous envers ceux qui font partie de notre cercle. On ne vérifie pas les gens qu'on aime. On ne vérifie pas les gens qu'on respecte. Et précisément parce qu'on ne vérifie pas, certains bâtissent des vies entières sur ce silence.

Dans le recrutement, le même mécanisme s'applique. On fait confiance parce que le candidat est recommandé, parce qu'il parle bien, parce qu'il présente bien. Et personne ne passe le coup de fil qui prendrait quinze minutes.

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