La question que chacun finit par poser, en découvrant l'histoire de Jean-Claude Romand, est inévitable : mais qu'est-ce qu'il faisait, ces journées-là ?
La réponse est vertigineuse dans sa banalité. Il conduisait. Il attendait. Il lisait. Il dormait parfois dans sa voiture, dans un parking souterrain de Genève, entre deux et quatre de l'après-midi.
Chaque matin vers 8h30, Romand part en voiture comme un cadre supérieur qui prend la direction de la frontière suisse. Il gare son véhicule dans un parking public à quelques centaines de mètres des bâtiments de l'OMS, assez près pour que la mise en scène soit crédible si quelqu'un le suivait, assez loin pour ne jamais croiser ceux qui y travaillent vraiment. Et là, il attend.
Parfois, il entre dans la cafétéria de l'OMS, accessible au public, commande un café, déplie le Journal de Genève. Il lit des publications médicales, des revues de pharmacologie. Il suit de loin une carrière qu'il n'a pas. Il connaît les noms des vrais chercheurs, les titres des vrais projets. Si Florence ou un ami lui pose des questions sur son travail, il répond avec précision et sans hésitation.
D'autres jours, il roule. Les autoroutes françaises et suisses sont son bureau : des centaines de kilomètres d'aller-retour sans destination précise, dans une voiture qui sent le tabac froid. Il mange seul dans des aires d'autoroute. Il fait des siestes dans des forêts de la Dombes. Il tue les heures avec la patience obstinée d'un homme qui a décidé une fois pour toutes que c'était comme ça.
Les "voyages professionnels" à Bruxelles, à New York, à Moscou ? Des séjours solitaires dans des villes qu'il ne visite pas vraiment. Il s'installe dans une chambre d'hôtel payée en liquide, mange au restaurant en lisant, dort, rentre. Il rapporte à Florence de petits cadeaux achetés dans les aéroports. Il lui parle de réunions fictives, de collègues qui n'existent pas, d'articles scientifiques dont il a inventé les auteurs et les conclusions.
Il ne boit pas. Ne se drogue pas. N'a pas de liaisons à cette époque. N'entretient aucune activité clandestine au sens habituel du terme. Dans ces parkings, ces forêts, ces cafétérias anonymes, il est simplement un homme qui attend que les heures passent assez vite pour rentrer chez lui sans éveiller de soupçons.
Il y a quelque chose de vertigineux dans cette image. Dix-huit années de mensonge ne supposent pas un seul grand acte courageux de dissimulation : elles supposent des milliers de moments ordinaires, des milliers de matins où il aurait pu tout avouer et ne l'a pas fait. Dix-huit ans, c'est la longueur d'une carrière entière. C'est plus long que l'adolescence de ses enfants.
Un mensonge de cette ampleur coûte cher. La maison dans le lotissement chic du pays de Gex. Les vêtements d'un cadre de l'OMS. Les restaurants quand on reçoit des amis. Les cadeaux des voyages. Romand n'a pas de salaire. Mais il a trouvé une solution d'une élégance glaçante.
Il gère l'argent des autres.
Ses parents d'abord. Son père, qui a passé sa vie à épargner le salaire d'un garde forestier, croit en son fils le brillant médecin de l'OMS. Romand lui parle de placements sécurisés en Suisse, de comptes à rendement garanti accessibles grâce à ses relations dans les milieux médicaux genevois. Son père lui confie ses économies. Tout. Environ 900 000 francs de la vie entière d'un homme qui n'a jamais gaspillé un centime.
Ses beaux-parents ensuite. 560 000 francs. Un médecin ami remet des sommes pour des "investissements canadiens à fort rendement". D'autres relations lui font confiance à leur tour.
Au total, plusieurs millions de francs ont transité par ses mains en moins de vingt ans.
Cet argent n'est jamais investi. Il est dépensé, lentement, pour financer une vie ordinaire. Et les rendements ? Romand envoie des relevés de compte soigneusement fabriqués. Des courriers à en-tête de banques suisses dont il a reproduit les logos au millimètre, tapés à la machine, signés d'une main assurée. Les sommes "fructifient". Les intérêts "s'accumulent". Quand un investisseur demande à récupérer une partie de son capital, Romand règle en liquide, puisé dans les apports des autres investisseurs. Un dispositif de Ponzi artisanal, entretenu vingt ans dans un bungalow du Pays de Gex.
Personne n'a jamais appelé la banque directement. Personne n'a demandé à voir les originaux. On faisait confiance. Parce qu'un médecin de l'OMS, ça ne ment pas. Parce que c'est de la famille, presque. Parce que vérifier aurait été une forme d'insulte.